Le retrait de PricewaterhouseCoopers (PwC) et d'Ernst & Young (EY) de plusieurs pays d'Afrique centrale et de l'Ouest francophone marque un revirement majeur pour le secteur de l’audit et du conseil dans la région. Motivés par un recalibrage stratégique, un accroissement des exigences de conformité et des défis liés à la rentabilité, ces désengagements redistribuent les cartes sur ce marché. Ce rapport examine les raisons de ces retraits, leurs conséquences immédiates et à long terme sur le marché des services professionnels, ainsi que les implications économiques pour les entreprises locales et multinationales. Il met en exergue les opportunités pour les cabinets locaux émergents, les défis qu'ils doivent relever en termes de qualité de services et de reconnaissance internationale.
Le paysage des services professionnels en Afrique francophone est en pleine mutation, marqué par le retrait de deux des "Big Four" mondiaux, PricewaterhouseCoopers (PwC) et Ernst & Young (EY). Ces firmes, ont annoncé des réductions significatives de leur présence directe dans plusieurs pays d'Afrique centrale et de l'Ouest, entrainant une réévaluation profonde de leurs stratégies opérationnelles.
PwC a initié cette vague de retraits en annonçant la fermeture de ses bureaux dans neuf pays d'Afrique subsaharienne, notamment la Côte d'Ivoire, le Gabon, le Cameroun, Madagascar, le Sénégal, la République Démocratique du Congo, la République du Congo, la République de Guinée et la Guinée Équatoriale, avec une échéance qui était fixée au 31 mars 2025.1 Ces décisions sont la conséquence des désaffiliations antérieures au Zimbabwe et au Malawi. Dans la foulée, EY se prépare également à se retirer de l'Afrique subsaharienne francophone d'ici 2026, une décision qui concerne 11 pays, dont le Sénégal, la Guinée et le Cameroun, la Côte d'Ivoire, la RDC, le Congo, le Gabon, Madagascar, le Tchad, le Sénégal et le Togo.
Le retrait de ces firmes, faisant partie des "Big Four" mondiaux de l'audit et du conseil, n'est pas un simple ajustement commercial, mais représente un changement important de la part de cabinets comptables mondiaux majeurs ces dernières années. Cette tendance révèle une remise en question profonde du modèle d’expansion et de partenariat dans le domaine. Les changements de stratégie internes au sein des firmes, notamment le passage de PwC à une supervision plus stricte de style américain, mettent en évidence les difficultés de mangement de vastes réseaux internationaux dans lesquels les normes locales, légales, opérationnelles et culturelles divergent considérablement. Cela indique que ces firmes mondiales ont désormais pris conscience du niveau d’exposition de l'intégrité de leur marque et de la nécessité d'atténuation des risques plutôt que le maintien d'une présence physique sur tous les marchés. Cette évolution pourrait annoncer une restructuration du modèle de services professionnels mondiaux avec le maintien dans les hubs stratégiques clés (comme le Nigeria, le Kenya et l'Afrique du Sud pour PwC).
Les décisions de PwC et EY de réduire leur présence en Afrique francophone sont le résultat d'une convergence de facteurs internes et externes.
PwC a officialisé sa séparation de ses firmes en Afrique subsaharienne francophone, affectant dix pays, avec une date effective au 31 mars 2025. Officiellement, PwC a justifié ce désengagement par une "revue stratégique" de sa structure de réseau et de sa vision à long terme sur certains marchés. Cependant, des rapports ont révélé des tensions internes croissantes entre la direction mondiale de PwC et ses partenaires locaux. Ces tensions étaient principalement dues à des distorsions stratégiques avec les filiales du fait de la volonté de la direction mondiale de "dé-risquer les portefeuilles clients". Ce qui a entrainé des chutes de revenus au sein des filiales africaines.
L'intensification du contrôle de conformité par PwC Global a également provoqué des frictions. Les normes de recrutement, les règles de conflit d'intérêts et les mandats d'audit, auparavant tolérés sous un modèle de supervision aligné sur la France, sont devenus inacceptables sous des cadres américains plus stricts. PwC aurait également été insatisfait de l'équilibre entre le temps et l'argent investis dans la conformité dans ces pays et le niveau de profits générés.
EY projette son retrait de l'Afrique subsaharienne francophone d'ici 2026, un mouvement qui affectera 11 pays. Parmi les pays spécifiquement mentionnés figurent le Cameroun, la Côte d'Ivoire, la République Démocratique du Congo, le Congo, le Gabon, Madagascar, le Tchad, le Sénégal et le Togo.
EY a invoqué plusieurs raisons pour son retrait. La direction mondiale a cité un "environnement commercial complexe", alourdi par des réglementations fiscales et administratives lourdes, des défis de rentabilité, avec des marges en baisse dans des sphères devenues très compétitives. Enfin, l'augmentation des risques liés à la gouvernance et à la transparence dans certains pays a contribué à cette décision. Ce retrait fait partie d'une stratégie plus large visant à se recentrer sur des marchés prioritaires, notamment l'Afrique anglophone.
Le retrait de ces géants de services professionnels de l'Afrique francophone ouvre la voie à une reconfiguration significative du marché, présentant à la fois des opportunités pour les acteurs restants et des défis pour les firmes locales émergentes.
Cette situation offre des opportunités considérables aux autres acteurs majeurs encore présents dans la région, notamment KPMG et Deloitte, qui sont bien positionnés pour étendre leurs opérations locales et capter les parts de marché nouvellement disponibles. Il est à noter que KPMG est déjà engagé dans une restructuration mondiale visant à consolider plus de 100 filiales nationales en 30 à 40 unités économiques plus grandes d'ici 2026, dans le but de rationaliser la gouvernance et d'améliorer la qualité de l'audit. De même, Deloitte a entrepris une refonte majeure en 2024 pour réduire les coûts et la complexité de son organisation.
Le retrait de PWC et EY peut catalyser l'essor de nouvelles entités locales. Les cabinets locaux possèdent des avantages distincts :
Préférence Client : Les clients valorisent de plus en plus la proximité, l'expertise locale et la maîtrise des coûts.
Cependant, malgré le positionnement des cabinets locaux pour servir les clients nationaux et régionales, leur capacité à absorber pleinement les besoins complexes d'audit et de conseil des grandes multinationales, en particulier celles ayant des exigences de reporting mondiales strictes, n’est pas avéré pour tous. Le départ de ces membres de "Big Four", tout en créant une opportunité de marché substantielle, pourrait également mettre en évidence des lacunes critiques dans les services professionnels intégrés à l'échelle internationale. Le défi ne se limite pas à remplacer les firmes sortantes ; il s'agit de développer un écosystème local capable de répondre aux exigences sophistiquées d'une économie mondialisée, ce qui nécessite souvent des investissements importants dans le développement des talents, la technologie et le respect des meilleures pratiques internationales.
Les cabinets locaux, souvent perçus comme moins bien équipés pour les audits complexes, peuvent des difficultés à s'adapter aux changements technologiques en raison des coûts élevés associés. Toutefois, ceux-ci sont de mieux en mieux équipé, disposent de plus en plus de personnel qualifié pour les services d'audit interne et externe dans les pays d'Afrique francophone. Les barrières linguistiques dans le travail d'audit, constitue de moins en moins un défi surtout pour les cabinets camerounais.
Malgré tout cela, la perte d'affiliation avec des réseaux mondiaux comme PwC et EY pourrait réduire le flux d'affaires internationales et les références de multinationales pour ces firmes locales.
Historiquement, les cabinets des "Big Four" ont été associés à une qualité d'audit supérieure, conduisant à une moindre gestion des bénéfices et à des états financiers plus fiables pour les entreprises cotées. Ce qui donne l’impression que leur départ supprimerait cette référence et l'assurance qualité implicite qu'ils fournissaient. Dans les pays d'Afrique francophone, l'adhésion aux organisations professionnelles comptables (OPC), l’intégration des normes internationales d’audit dans les normalisations ont accrues les capacités des professionnels. Les directives régionales de l'UEMOA et de la CEMAC exigent l'adoption des Normes Comptables Internationales du Secteur Public (IPSAS), soulignant une volonté d'alignement sur les normes internationales.
Le retrait des "Big Four", en partie motivé par leur propre recherche de conformité mondiale plus stricte, crée paradoxalement une opportunité locale en matière de pratiques d'audit et de gouvernance de haute qualité dans la région. Bien que les cabinets locaux aient toujours parus limités, ils disposent de l’opportunité immédiatement de montrer leurs capacités pour les contrôles internes étendus et l’adaptation aux programmes de développement professionnel continu déjà présent dans les réseaux mondiaux.
Le retrait de PwC et EY d'Afrique centrale et de l'Ouest francophone constitue un moment charnière, exigeant des réponses stratégiques de la part de tous les acteurs du marché. Cette situation présente une opportunité historique pour les cabinets locaux de redéfinir le paysage concurrentiel et de s'imposer comme des acteurs de référence.
L’objectif est de mettre en place des entités régionales aptes à se conformer aux standards internationaux et à assurer leur compétitivité sur la scène mondiale. Pour le faire les actions prioritaires pourraient être :
Les secteurs les plus impactés constituent pour les cabinets locaux des secteurs d’opportunité prioritaires dont l’appropriation nécessite la mise en œuvre d’un certain nombre d’actions.
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Secteurs d'opportunité prioritaires |
Approche recommandée |
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Agro-industrie et transformation agricole |
Développer une expertise technique pointue par secteur |
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Mines et ressources naturelles |
Recruter des profils seniors issus des Big Four |
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Infrastructures et BTP |
Créer des départements sectoriels dédiés |
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Télécommunications et fintech |
Établir des partenariats avec des experts techniques internationaux |
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Énergie renouvelable |
Développer une expertise technique pointue par secteur |
Pour renforcer leur légitimité et gagner la confiance des grands clients, il est essentiel que les cabinets locaux investissent massivement dans la formation continue de leurs professionnelles, tout en adoptant des outils technologiques avancés pour optimiser leurs prestations. L’amélioration de la gouvernance interne et la transparence des pratiques feront également office de leviers majeurs pour attirer de nouveaux partenaires financiers et institutionnels. Par ailleurs, l’intégration progressive de normes ESG (environnementales, sociales et de gouvernance) dans leurs offres deviendra un facteur de différenciation déterminant.
Une attention particulière devra être portée à l’accompagnement des entreprises locales dans leurs démarches de conformité et de transformation, afin de répondre aux attentes croissantes des investisseurs internationaux. Enfin, la capacité à anticiper les mutations réglementaires et à proposer des solutions innovantes garantiront la pérennité et la pertinence des cabinets dans cet environnement en pleine mutation.
Le retrait de PwC et EY d'Afrique centrale et de l'Ouest francophone marque un point d'inflexion significatif dans le paysage des services professionnels de la région. Bien que motivés par les recalibrations stratégiques internes des firmes mondiales et une aversion accrue au risque, ces départs soulignent à la fois les défis persistants au sein de l'environnement des affaires local et les opportunités grandissantes pour les entreprises autochtones et les modèles financiers innovants. Le marché est sur le point de connaître une transformation, les acteurs mondiaux restants étendant leur empreinte et les firmes locales se préparant à répondre à la demande, bien que confrontées à des obstacles en termes de capacité et de reconnaissance internationale. Les implications économiques plus larges mettent en évidence un paradoxe : si les départs peuvent signaler la prudence à certains investisseurs traditionnels, les moteurs de croissance intrinsèques de la région, en particulier dans les secteurs numérique et des énergies renouvelables, continuent d'attirer des investissements directs étrangers significatifs. Les perspectives stratégiques appellent à des efforts concertés de la part des firmes locales pour se professionnaliser et collaborer, des sociétés multinationales pour adapter leurs modèles d'engagement, et, surtout, des gouvernements régionaux et des régulateurs pour moderniser les cadres, améliorer la transparence et renforcer la gouvernance. Cette période de transition, bien que difficile, offre une opportunité unique de construire un écosystème professionnel et économique plus résilient, localisé et, à terme, plus durable en Afrique centrale et de l'Ouest francophone.
Nous encourageons activement l'échange de bonnes pratiques pour enrichir continuellement nos méthodologies et offrir des solutions optimales à nos clients.

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